Hitler en avait fait son général préféré. Jusqu’au moment où, mesurant le destin tragique de l’Allemagne, Rommel fut contraint au suicide après avoir souhaité le renversement du dictateur.

 Tout Rommel est dans sa bataille de France. Six semaines fulgurantes. Le haut commandement allemand lui a confié la 7e panzer division. Quand il atteint la Meuse après avoir franchi les Ardennes dans l’après-midi du 12 mai 1940, il a très exactement 218 chars. Cinq semaines plus tard, le 19 juin, il est à Cherbourg où la forteresse vient de capituler. Sur le parcours, ses hommes ont fait 98 000 prisonniers et capturé deux fois plus de blindés qu’il n’en avait au départ… Il incarne, dit l’introduction de la réédition de ses carnets de guerre, le prototype du “général national-socialiste”, le héros du combat tactique et innovant.

Jusque-là, les Français, ses adversaires du moment, s’étaient convaincus que face aux armements modernes, seule valait la défensive. D’où la construction de la ligne Maginot, dont les ouvrages et les aménagements faisaient l’admiration de tous les visiteurs. Partant de la frontière suisse, elle s’arrêtait aux Ardennes, peu défendues parce que réputées infranchissables. Ensuite courait la frontière avec la Belgique, dont la neutralité semblait être une garantie contre l’Allemagne. Si, malgré tout, cette dernière réitérait sa manoeuvre de 1914 et violait le territoire belge, il était prévu de se porter à sa rencontre sur une ligne Dyle-Breda, coupant la Belgique du nord au sud. On estimait qu’elle s’y casserait les dents.

« Sur le papier, constate l’historien Pierre Servent, l’armée nouvelle du IIIe Reich ne fait pas le poids face aux armées française et britannique, grandes victorieuses de 1918. » Elles ont pour elles la supériorité numérique dans bien des domaines (même sur le plan aérien), la supériorité qualitative pour les chars. Encore faut-il savoir l’usage que l’on fera des hommes et du matériel. Le colonel de Gaulle préconise de ne plus utiliser les blindés en simple appui de l’infanterie, mais de les constituer en grandes unités autonomes, capables de se porter en avant et de jeter la confusion chez l’ennemi. Même Pétain, qui fut pourtant parmi les premiers à comprendre l’importance des chars dans la guerre moderne, n’y croit pas.

Par malheur pour le commandant en chef français, Gamelin, et ceux, militaires ou civils, qui partagent son optimisme, l’initiative et l’audace vont venir du camp adverse. Hitler lui-même ne donne-t-il pas l’exemple ? En politique, ses coups de poker ont jusqu’alors été couronnés de succès. Alors que le haut état-major allemand a conçu, face à la coalition occidentale, un plan reprenant, dans ses grandes lignes, le plan Schlieffen de 1914 (l’offensive par la Belgique, prélude à un déferlement vers le sud), le Führer va adopter la stratégie révolutionnaire d’un jeune général, Erich von Manstein, qui propose de frapper l’adversaire là où il ne s’y attend pas, dans les Ardennes, et de foncer vers la Manche et la mer du Nord, de manière à prendre au piège les Alliés sur le territoire belge où, selon leur propre plan, ils n’auront pas manqué de s’aventurer.

La réussite de cette stratégie ne peut être fondée que sur la vitesse. C’est là que la Wehrmacht compte sur ses divisions de panzers qui, appuyées par l’utilisation intensive de l’aviation, ont prouvé leur redoutable efficacité en Pologne. Pour l’audace, Hitler fait confiance à de jeunes chefs ardents, sachant au besoin s’affranchir des ordres prudents de leurs supérieurs. Deux généraux, parmi d’autres, vont attacher leur nom à cette aventure : Heinz Guderian et Erwin Rommel.

Guderian est le créateur de l’armée blindée en Allemagne. Le 13 mai 1940, alors que l’armée française a vécu pendant des mois dans l’illusion lénifiante de la “drôle de guerre”, ce chef énergique traverse la Meuse à Sedan et fonce vers l’ouest après avoir franchi les Ardennes prétendues “infranchissables”. De son côté, Rommel commande la 7e division blindée concentrée au nord des Ardennes. Il va s’y illustrer dans une sorte de chevauchée fantastique (lireValeurs actuelles du 20 mai 2010) orchestrée par le ministre de la Propagande hitlérienne, Goebbels. Une chevauchée décrite par le menu dans ses carnets, publiés après les hostilités sous le titre la Guerre sans haine, fondés sur les notes que Rommel rédigeait lui-même au jour le jour, sa campagne d’Afrique venant renforcer, aux yeux de ses adversaires eux-mêmes, une réputation déjà établie.

La carrière de Rommel est exemplaire. En 1917, jeune officier âgé de 26 ans, il est décoré de la médaille “Pour le mérite”. En 1934, il rencontre Hitler pour la première fois. Nullement convaincu par la doctrine nationale-socialiste, il sait néanmoins gré au nouveau maître de l’Allemagne de vouloir restaurer celle-ci dans son ancienne puissance mise à mal par le traité de Versailles. Instructeur à l’école d’infanterie de Potsdam, il devient officier de liaison du ministère de la Guerre au près de la Jeunesse hitlérienne. Lors de l’invasion de la Pologne, en 1939, il commande le bataillon d’escorte du Führer. Un poste qui lui permet d’apprécier au plus près l’efficacité des divisions de panzers.

La campagne de France lui permet de donner, pour la première fois, toute sa mesure. Il traverse la Meuse le jour même où Guderian parvient à Sedan. Poursuivant sur sa lancée, il va conquérir Avesnes, malgré les conseils de prudence de ses supérieurs, avant d’atteindre la Manche puis de poursuivre en Normandie. Hitler, qui a donné l’ordre d’arrêter l’offensive des blindés devant Dunkerque par crainte d’une contre-offensive alliée sur un terrain parcouru de canaux, lui dira, après cette équipée : « Rommel, nous avons tremblé pour vous ! »

C’est toutefois en Afrique du Nord que Rommel va recueillir ses plus beaux lauriers. Il y met en oeuvre ses principes quant à l’exercice du commandement et à l’art de la guerre. « Les dispositions qui suivent, écrit-il, sont particulièrement importantes : veiller à concentrer ses propres forces dans le temps et l’espace, et, en même temps, chercher à partager les forces ennemies, à les éparpiller sur le terrain et à les détruire les unes après les autres ; veiller plus spécialement aux lignes de ravitaillement, qui sont particulièrement sensibles, puisque tout le carburant et toutes les munitions, indispensables en cours de bataille, doivent les suivre. » Concentrer ses forces là où il faut et, au moment choisi, frapper l’ennemi en ses points faibles : du Napoléon à l’état pur.

« C’est la rapidité des réactions qui décide de la bataille, insiste Rommel. La vitesse est tout. » Là encore, on retrouve la pensée de l’Empereur. La ruse, les subterfuges font partie des moyens à employer contre l’adversaire. Ainsi verra-t-on Rommel, en Libye, monter des chars factices sur de simples véhicules Volkswagen, construire des canons en bois pour simuler une forte concentration d’artillerie ou bien utiliser des “remue-poussière” – des camions porteurs de moteurs d’avion et d’hélices soulevant d’immenses nuages de sable et faisant croire à l’approche de puissantes formations blindées.

Le chef doit payer de sa personne. En Afrique comme pendant la campagne de France, Rommel sera toujours au milieu de ses soldats, les précédant même à bord de son véhicule de commandement, partageant leurs fatigues, voulant tout voir et tout contrôler, prenant des risques énormes. Ainsi se forgera-t-il une troupe à sa dévotion : le bientôt célèbre Afrikakorps, épaulé par des divisions italiennes. Et il y gagnera, par son instinct tactique, sa mobilité, son astuce, le surnom de “Renard du désert”.

Les “pouvoirs surnaturels” du “Renard du désert”

C’est en février 1941 que Rommel est affecté en Libye, colonie italienne incorporée depuis deux ans à la métropole (comme l’Algérie, divisée en départements français), où les troupes du Duce, face aux Britanniques, sont au bord de la défaite. Les moyens dont il dispose sont inférieurs à ceux de son adversaire. Pourtant, et malgré l’avis contraire de l’OKW (le commandement suprême de la Wehrmacht) et du Comando Supremo italien, il va prendre l’offensive sans tarder. Et il parviendra à repousser les Britanniques jusqu’en Égypte avec un moment fort, la prise du port de Tobrouk (qui lui vaudra son élévation à la dignité de maréchal), avant d’être bloqué devant El-Alamein, alors que s’ouvrent devant lui les portes d’Alexandrie et du Caire et, au-delà, les champs pétrolifères d’Irak et la jonction avec les troupes allemandes dont il espère l’arrivée en provenance du Caucase. La disproportion des forces va finir en effet par jouer contre lui. Rommel réclame, en vain, des renforts à Hitler qui, absorbé par sa guerre contre la Russie, considère l’Afrique du Nord comme un champ d’action secondaire. Or les Britanniques, eux, ne cessent de se renforcer et obtiendront bientôt une écrasante supériorité, grâce notamment à leur aviation qui paralyse l’approvisionnement en pétrole de leur adversaire. Du coup, Rommel voit s’effacer son rêve oriental. Lucide, il s’efforce d’obtenir le retrait de ses troupes du guêpier nord-africain, pour les affecter à la défense de l’Europe méridionale. N’ayant pu obtenir satisfaction (Mussolini pressent que l’abandon de l’Afrique du Nord sera fatal à son régime), il doit se replier jusqu’en Tunisie où les Allemands succomberont, pris en étau par les Britanniques venus de l’est sous le commandement méthodique de Montgomery et les Alliés débarqués au Maroc et en Algérie, renforcés par l’armée d’Afrique du général Juin.

Les plus beaux éloges de Rommel viennent de ses ennemis. Churchill le saluera comme un « adversaire très entreprenant et très habile ». Le général Auchinleck, l’un de ses adversaires en Afrique du Nord, mettra en garde ses troupes contre les « pouvoirs surnaturels » qu’ils attribuaient au “Renard du désert”.

Compromis dans la conjuration de juillet 1944 (l’opération Walkyrie, destinée à faire disparaître le Führer), revenu de ses illusions concernant Hitler (dont il souhaitait la déposition, mais non la mort), Rommel fut accusé de haute trahison et conduit au suicide le 14 octobre 1944. Il eut droit cependant à des obsèques nationales : l’image du plus glorieux soldat du IIIe Reich ne devait pas être ternie.

À lire

La Guerre sans haine, Carnets, du maréchal Rommel, préface de Maurice Vaïsse, Nouveau Monde Poche, 470 pages, 9 €.

Source : Valeurs Actuelles